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23
2024

L’avocat : « l’or vert » au Burundi

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Des sacs remplis d’avocats en plein chargement dans des camions

A Gitega, l’avocat n’est plus un fardeau pour le propriétaire d’avocatiers comme par le passé. Il en est de même dans les autres provinces du pays. Le peu qu’on trouve sur le marché coûte très cher. Plus d’un se demandent si la cause ne serait pas l’exportation de l’avocat vers la Tanzanie. L’autre raison serait le greffage d’une espèce recherchée sur le marché international.

Au marché de Gitega, les femmes qui vendent les avocats sont tout le temps en palabre sur le prix avec les consommateurs. Elles disent que les avocats sont exportés vers la Tanzanie. Ce qui cause une flambée du prix de cette denrée. Le peu qu’elles ont pu avoir leur a coûté très cher.

L’une des vendeuses dit ignorer la cause de la hausse du prix des avocats qui s’observe aujourd’hui. Seulement, elle raconte que si elle achète à un prix élevé chez le fournisseur, elle est obligée de vendre à un prix aussi élevé : « Le prix varie avec la taille de l’avocat. Un petit avocat se vend à 300 BIF ou plus. Le prix d’un gros avocat varie entre 800 et 1000 BIF. Avant, pendant la période de pénurie, l’avocat qui coûte aujourd’hui 800F BIF était vendu à 500 BIF. Cette hausse a commencé il y a 3 mois », précise-t-elle.

La vendeuse souligne que les clients ne se bousculent plus comme avant et que souvent les avocats pourrissent. « Les clients les moins nantis financièrement ne consomment plus l’avocat. Avant, ils pouvaient trouver sur nos étalages un avocat à 100 ou à 200 BIF. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui », ajoute-t-elle. Pour faire face à cette cherté, elle estime qu’il faut produire plus d’avocatiers même si ce n’est pas tout le monde qui a un champ d’avocatiers chez lui.

Une autre vendeuse affirme que le prix de ce fruit a augmenté à cause de la conjoncture économique actuelle. « Je ne peux pas vendre mon avocat à un prix qui va me servir à rien en retour. Je dois nourrir ma famille grâce à cet avocat », fait-elle savoir. Pour cette vendeuse, la situation ne va pas changer si tôt parce qu’aussi longtemps que les prix des autres produits ne seront pas revus à la baisse, l’avocat ne sera pas non plus épargné.

Un acheteur croisé au marché de Gitega quant à lui estime que la cause serait les vendeurs des briques de construction qui achètent, coupent et utilisent beaucoup d’avocatiers dans la production des briques cuites. « Il n’y a pas très longtemps, notre région était la première dans tout le pays dans la production des avocats, Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. En cette période où l’argent est difficile à trouver, tu ne peux pas dépenser l’argent qui servirait à nourrir les enfants pour un avocat » avoue-t-il.

Il déplore alors le comportement de ceux qui détruisent les avocatiers pour les utiliser dans la fabrication des briques cuites. Il appelle les autorités habilitées à user de leur pouvoir afin d’arrêter ce phénomène.

Un commerce florissant

Dans la zone Rugari de la commune Muyinga, tout prêt de la route qui mène vers la frontière avec la Tanzanie, le commerce de l’avocat est florissant. Depuis que les exportateurs ont commencé à acheter des avocats pour les acheminer vers la Tanzanie, les habitants ne s’intéressent plus à la vente pour la consommation locale. « Moi, j’ai plusieurs avocatiers. Quand les clients viennent, ils achètent par sac. Je vends un sac d’avocats à 13 000 BIF », témoigne un habitant.

Ce vendeur d’avocat qui a un âge avancé précise que le prix a monté depuis un certain temps. Il fait savoir que par le passé, il pouvait vendre le sac à 8 000 BIF, mais aujourd’hui, il le vend facilement à 13 000 BIF.

Comme ce n’est pas n’importe quelle variété d’avocat qui s’exporte vers la Tanzanie, les habitants de la province de Muyinga ont appris à greffer sur les anciens avocatiers une variété appelée Hass qui est très prisée par les exportateurs. Cette variété est recherchée pour ses dérivés comme l’huile d’avocat, le savon et la crème pour les cheveux.

Un habitant de la localité fait savoir qu’un sac de cette variété coûte 30 000 BIF voire plus. « Les jeunes ont pris des initiatives de couper les avocatiers pour greffer la nouvelle variété. Et partant, sa valeur ne cesse de grimper », assure-t-il. Il précise que les acheteurs rassemblent les sacs et les chargent dans des camions qui vont vers la Tanzanie. « Je ne peux pas savoir ce qu’ils font de ces avocats de l’autre côté. Mais ils les font passer par la douane », témoigne-t-il.

Selon cet habitant, le grand bémol avec la nouvelle variété d’avocats est qu’elle est très menacée par des parasites. Ce qui nécessite un suivi régulier par des agronomes. « Quand ton arbre est menacé, les agronomes viennent avec des insecticides et ils ne vous facturent pas. Cela rentre dans le programme du gouvernement relatif à la multiplication et à la commercialisation de ce fruit », explique-t-il.

Un autre habitant qui a appris à faire le greffage témoigne qu’un avocatier greffé donne rapidement des résultats. « L’avocat greffé commence à donner des fruits après 8 ou 9 mois tandis qu’une bouture prendra 3 ans pour donner des fruits », explique-t-il. Il avoue que les avocats lui rapportent beaucoup en ce moment. « Deux sacs d’avocats me rapportent une somme allant jusqu’à 80 000 BIF », se réjouit-il.

Il estime que cette cherté de l’avocat est due à l’exportation. La preuve en est que, selon lui, les acheteurs sont devenus très nombreux. Certains achètent pour revendre et d’autres achètent pour l’exportation. « Il existe des clients qui nous achètent les fleurs en germination et qui reviennent par après cueillir les avocats », précise-t-il.
Jean- Claude Batungwanayo est le gouverneur de la province de Muyinga. Il affirme que la culture et la multiplication de l’avocat font l’objet d’une mobilisation sur toutes les localités de la province. Il précise que cette nouvelle culture n’est pas destinée à la consommation locale, mais à la commercialisation en vue de rapporter des devises dans les caisses de l’Etat.

Il affirme que des exportations sont faites vers la Tanzanie et que les exportateurs passent par la frontière officielle vers la Tanzanie. « Plusieurs hectares d’avocatiers sont en train d’être plantés dans notre province. Certains investisseurs ont même planté sur plus de 50 hectares. Ce qui montre combien la population a pris au sérieux l’importance de cette culture dans le développement du pays », précise-t-il.

Il estime que dans les années à venir, la production des avocats bio sera tellement grande si bien qu’on pourra la commercialiser sur le marché international. Et d’ajouter que bientôt, l’avocat sera sur le marché international au même titre que le café.

En ce qui concerne la cherté de l’avocat sur le marché local, il explique qu’aujourd’hui ce n’est pas comme avant où ce fruit était destiné à la consommation locale. Ces derniers temps, des gens l’exportent en effet vers l’étranger. « Même au moment où je vous parle, il y a des camions avec des avocats qui sont en partance vers l’extérieur du pays et le ministère ayant le commerce dans ses attributions en est au courant », avoue-t-il.

Malgré cela, le gouverneur dit que les Burundais ont toujours le sens de l’exagération en disant que l’avocat est très cher. « Si vous allez en Tanzanie ou ailleurs voir les prix, vous constaterez qu’ici chez nous l’avocat est moins cher. Un avocat qui coûte moins d’un dixième d’un dollar est moins cher en effet. Les temps sont révolus où les avocats se ramassaient sous les arbres », précise-t-il.

Mais, le mal pour lui, c’est que ces exportations ne ramènent pas au pays les devises dont il a besoin. « Nos avocats exportés ne dépassent pas Ngara ou Kabanga en Tanzanie. Ce qui fait que les exportateurs n’arrivent pas à rapatrier les devises. Cela explique aussi la hausse du prix de l’avocat sur le marché local » précise-t-il.

Cet administratif dit que même si ces exportations s’opèrent, la régulation n’a pas encore commencé. « Ce dont on a besoin, c’est une mise en place d’un circuit commercial comme celui du café ou encore un marché international parce que les exportateurs du moment ne gagnent pas grand-chose. Je ne dirais pas que la province ne gagne pas parce que ceux qui achètent sur le marché local payent des impôts à la commune. Mais, ce que nous souhaitons de plus, c’est d’abord planter à grande échelle ces avocats destinés à la commercialisation », ajoute-t-il.

Le gouverneur de Muyinga fait savoir que pour avoir les avocats bio, cela demande beaucoup de moyens. « Nous avons ceux qui ont déjà commencé et qui suivent de près les plantations qui nous en disent davantage », précise-t-il. Son souhait est de voir le marché qui se trouve en Tanzanie rapatrié sur le territoire national pour avoir plus de revenus.

Les avocats destinés à la commercialisation sont plantés à grande échelle

« Le greffage produit plus vite que la plantation en soi »
Dans les communes Gatara et Matongo de la province de Kayanza, plusieurs avocatiers ont été coupés pour le greffage de la variété d’avocats recherchée sur le marché international Hass. Régule Nzeyimana qui travaille pour l’ONG Oxfinburundi qui travaille en faveur des populations locales, supervise les greffages des avocats et la distribution d’engrais.

Dans son volet lié à la production agricole, l’ONG est en train de soutenir la population des communes de cette province dans la multiplication d’avocats de commercialisation. Ce qui, selon lui rentre aussi dans la protection de l’environnement par les bonnes pratiques agricoles pour tous. Il explique que le volet commence par un encadrement.

Dans plusieurs variétés d’avocats produites au pays et conformément au programme du gouvernement en la matière, en plus de variété Hass, la province de Kayanza s’est spécialisée dans les variétés « Ruhere » et « Choquette ». Plusieurs acheteurs viennent alors chercher ces deux variétés en vue de les exporter vers la Tanzanie, M. Nzeyimana souligne que la population opère le greffage de ces variétés sur d’autres variétés parce qu’elles génèrent beaucoup de revenus.

Selon lui, à cause des acheteurs qui se bousculent pour ces avocats, un avocat qui s’achetait à 100 BIF s’achète aujourd’hui à 500 BIF : « Le prix varie aussi selon la taille parce que ça peut monter jusqu‘à 700 voire à 1 000 BIF », explique-t-il. Il fait savoir qu’avant la venue des acheteurs qui exportent les avocats, les prix étaient abordables.

La capitale économique n’est pas épargnée par la cherté de l’avocat

Au marché dit Cotebu de la zone urbaine de Ngagara de la commune urbaine de Ntahangwa,
très tôt le matin, plusieurs femmes se bousculent pour acheter des avocats qu’elles vont revendre dans les différents mini-marchés des quartiers du nord de la capitale économique. Les prix ont monté selon un vendeur qui amène ces avocats de l’intérieur du pays.

Pour ce marchand, les causes sont multiples. « Les acheteurs sont devenus nombreux et plusieurs parmi eux raflent tout pour les exporter vers la Tanzanie ou vers le Kenya. Ils nous laissent alors des miettes que vous voyez ici. Il y a aussi le transport qui est devenu un casse-tête », explique-t-il. Il est donc obligé de rehausser le prix pour récupérer l’argent dépensé.

Une prénommée Magnifique, vendeuse d’avocats au petit marché de Mutakura dans la zone urbaine de Cibitoke explique que l’avocat a commencé à se raréfier depuis le mois de février de cette année. Une pièce qui se vendait à 200 BIF est monté jusqu’à 800 BIF voire à 1 000 BIF. « Des fois, les lieux de ravitaillement sont vides. Quand il y’en a, ils sont très chers. Je ne sais pas pourquoi, mais certains nous disent qu’ils sont exportés vers la Tanzanie », raconte-t-elle.

Une culture de rente

Innocent Banigwaninzigo, chercheur et consultant dans le domaine de l’environnement, changement climatique et agroécologie, s’appuie sur les bienfaits de l’avocat pour le catégoriser parmi les cultures d’exportation. Il explique en effet que l’avocat est utilisé dans la fabrication de plusieurs produits entre autres les produits cosmétiques et agroalimentaires.

Il fait savoir que l’avocat possède beaucoup d’éléments nutritifs comme les glucides, les lipides, les sels minéraux, les oligo-éléments, mais aussi des huiles qui sont bonnes pour la santé puisqu’elles sont capables de lutter contre les maladies cardio-vasculaires.

Selon cet expert, l’avocat n’a pas de déchets : « Il contient beaucoup de vitamines E et C dont l’organisme a besoin. Il s’agit d’une culture qui a beaucoup de potentialités. Ce qui le place parmi les cultures de rente », explique-t-il.

Il fait remarquer que si une fois la culture de l’avocat est organisée, elle pourra rapatrier beaucoup de devises. « L’organisation de la filière avocat devrait faire partie d’une chaine de valeur. Sinon, l’avocat restera pour une simple consommation », précise-t-il.

Il ajoute que le plus important est d’organiser les agriculteurs d’une manière professionnelle pour les rendre modernes ainsi que le produit à présenter de manière à lui donner poids sur le marché international. « Cela fera entrer cette culture dans les cultures de rente comme le café ou le thé », complète-t-il.

Selon cet expert, cette culture d’avocat risque de faire face à des défis liés à la démographie galopante comme l’exiguïté des terres ou la mentalité des Burundais qui n’ont pas encore intégré l’avocat comme une culture qui peut rapatrier des devises. Elle n’est pas non plus encore appliquée d’une manière professionnelle.

https://www.iwacu-burundi.org/lavocat-lor-vert-au-burundi/

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